« Aucun de nos anciens étudiants de prépa ne regrette son choix »

mercredi 16 mars 2016, par Marie-Françoise Couvenhes

L’Association des professeurs des classes préparatoires économiques et commerciales (APHEC) regroupe des enseignants issus de tous les établissements publics ou privés sous contrat ayant des CPGE économiques et commerciales. Son président, Philippe Heudron, nous explique pourquoi les prépas sont, plus que jamais, une formation moderne.
Philippe Heudron, président de l’Association des professeurs de classes préparatoires économiques et commerciales (APHEC)
Olivier Rollot : Les classes préparatoires sont constamment critiquées. Que pouvez-vous dire aux élèves qui sont en train de s’inscrire sur APB et hésitent ?
Philippe Heudron : Être en classe préparatoire est une chance et aucun de nos anciens étudiants ne regrette ce choix. Les études y sont exigeantes, mais à 18 ans, doit-on refuser l’exigence ? Nos classes offrent une formation pluridisciplinaire inédite. Très loin du bachotage, l’objectif est de former des acteurs critiques du monde contemporain. Par les approches croisées de nombreuses disciplines, les étudiants apprennent à saisir le sens des problèmes dans toute leur complexité et à les analyser avec méthode et nuance. À l’heure de la COP21, sait-on que des questions comme « Comment nourrir 7,5 milliards d’êtres humains ? », « Comment favoriser un développement durable dans les pays du Sud ? » sont traitées dans nos classes ? Alors que la France est traumatisée par les attentats du 13 novembre, sait-on que les débats autour de l’équilibre sécurité-liberté ou que les mécanismes de genèse de tous les fanatismes sont abordés ?
Bref, à l’opposé des caricatures qui sont souvent véhiculées, nos classes offrent un enseignement en prise avec la compréhension du monde contemporain. « Quelle que soit l’expérience professionnelle, le risque est grand, quand on n’a pas de fondement théorique, de simplifier à outrance les situations concrètes que l’on vit » explique d’ailleurs Bernard Ramanantsoa, directeur général d’HEC de 1995 à 2015, dans son ouvrage « Apprendre et oser » (Albin Michel, 2015). Si l’horizon immédiat de nos classes est le concours, les savoirs et compétences acquises vont bien au-delà et servent toute la vie.

O. R : Mais est-on bien certain d’intégrer une grande école après sa prépa ?
P. H : Intégrer une classe préparatoire économique, c’est la quasi-assurance d’intégrer une grande école de commerce et la garantie d’un débouché professionnel intéressant et rémunérateur. Le concours n’exclut pas des candidats, il les répartit entre la trentaine d’écoles recrutant sur classe préparatoire pour un parcours associant enseignement académique, échanges internationaux, doubles diplômes et stages en entreprise en France ou à l’étranger, très prisés des recruteurs.
O. R : Ce n’est plus le bagne qu’on évoque souvent ?
P. H : Peut-on croire sérieusement que les 84 000 étudiants inscrits en CPGE en 2015 auraient accepté d’aller et de rester dans un bagne ? Les études menées par la DEPP montrent que les étudiants de CPGE plébiscitent leur formation. Ce n’est pas vraiment le cas ailleurs et je conseille la lecture attentive du Baromètre des conditions d’étude, être étudiant à l’université en 2014 publiée par l’UNEF le 4 juin 2014.
En 1995, la durée des parcours en CPGE commerciales a été fixée à 2 ans, comme dans les classes littéraires et les classes scientifiques, ouvrant la porte à une meilleure répartition des efforts. Et si le rythme de travail y est soutenu, il répond à la soif de curiosité intellectuelle des jeunes. Être en classe préparatoire EC, c’est avoir une trentaine d’heures de cours par semaine – pas plus qu’en terminale – auxquelles s’ajoutent des interrogations orales. Ces fameuses khôlles sont des moments privilégiés d’accompagnement personnalisé et d’apprentissage de l’expression orale.
Les professeurs de CPGE jouent aussi le rôle de « coach » et si nos classes étaient le bagne, nos anciens élèves ne cultiveraient pas la reconnaissance qu’ils nous témoignent très fréquemment.
O. R : Mais la compétition entre les élèves est bien une réalité ?
P. H : Pour en finir avec les clichés éculés, les classes préparatoires ne sont pas des lieux de compétition sans foi ni loi : cette représentation est simpliste et donc absurde. Par expérience, les professeurs savent en effet que ce sont les promotions les plus soudées et solidaires qui obtiennent les meilleurs résultats. Une classe préparatoire, c’est un collectif où les élèves échangent en permanence, s’entraident, se soutiennent. Les réseaux entre jeunes constitués en classe préparatoire durent toute la vie ! Bref, encourager la compétition au sein d’une classe serait complètement contre-productif, c’est l’émulation qui doit prévaloir.
O. R : Il y a des profils d’élèves qui ont plutôt intérêt à choisir un autre système, non ?
P. H : Les grandes écoles ont plusieurs voies de recrutement, dont les classes préparatoires, et c’est heureux. Celles-ci n’ont jamais prétendu être un vivier exclusif d’accès aux écoles et ce n’est d’ailleurs plus le cas depuis longtemps. Mais il ne faut pas être naïf : les recruteurs ne s’intéressent pas qu’au diplôme, c’est l’ensemble du parcours qu’ils scrutent et étudient. Or, l’entrée par concours sur classe préparatoire est loin d’être neutre. Les étudiants choisissent une classe préparatoire parce qu’ils ont un bon niveau, qu’ils vont y trouver un enseignement d’excellence dispensé par des professeurs à leur écoute dont la plupart sont agrégés et docteurs, ainsi qu’un accompagnement constant et personnalisé.
Notre défi, c’est de lutter contre l’autocensure. Il faut oser la classe préparatoire, quel que soit son milieu social, son quartier, son lycée ou sa région d’origine. Plus de 22 000 étudiants de classe préparatoire étaient boursiers en 2014, soit une augmentation de + 94,2 % depuis 1996 ! Et nous souhaitons en accueillir bien davantage. Les professeurs de classes préparatoires sont des militants de l’ouverture sociale – que personne n’en doute ! – parce que c’est une condition indispensable à l’élitisme républicain. Accuser nos classes d’être des lieux de reproduction sociale est un mensonge qui déshonore leurs auteurs.
O. R : En fait, il manque plutôt des places en classe préparatoire économique ?
P. H : C’est bien là l’un des problèmes essentiels ! Si de nombreuses ouvertures de classes ECT (technologiques) et de quelques classes en ECE (économiques) ont eu lieu ces dernières années, le constat est exactement inverse pour les voies ECS (scientifiques). Le résultat étant que si le taux de pression – rapport entre le nombre de candidats en CPGE et le nombre de places disponibles – n’est que de 3,49 en ECT, il est de 7,96 en ECE et de 10,08 en ECS ! Seule la voie des « khâgnes » BL est plus sélective que la filière ECS.
Nous appelons donc à cesser les fermetures de classes inopportunes et ferons, avec le soutien des écoles et des entreprises, pression pour que des créations de classes soient décidées afin de répondre aux besoins de notre économie.
O. R : On vous oppose souvent le coût élevé des élèves de classe préparatoire.
P. H : Le coût d’un élève de classe préparatoire en 2014 est de 14 850 € (en baisse de 4,99 % depuis 2000) contre 10 850 € pour un étudiant à l’université (en hausse de 24,28 % depuis 2000). L’écart est donc moins élevé qu’on ne le clame souvent. Mais ces chiffres appellent plusieurs critiques : d’abord, ce n’est pas un coût au sens économique du terme, mais la somme allouée par la puissance publique pour chaque inscrit ; dit autrement, c’est le montant de la mise, du pari sur la réussite de chaque étudiant. Mais alors que tous les inscrits décomptés après le 15 octobre dans nos classes y restent jusqu’en juin et valident tous leur année, il serait sans doute instructif de calculer le coût des étudiants réellement assidus à l’université trois mois après la rentrée plutôt que de prendre en compte tous les inscrits du début d’année. Quand moins de 30 % réussissent la première année de licence, le coût d’un étudiant n’est plus de 10 850 €, mais de 10 850 x 100 / 30 = 36 166 € !
O. R : C’était le sujet de votre dernier colloque à Paris. Pensez-vous que les professeurs et responsables de classes préparatoires économiques travaillent suffisamment en lien avec les écoles de management ?
P. H : Le cursus CPGE-GE constitue une véritable filière : notre ambition a été d’en réunir tous les acteurs pour engager une réflexion commune sur les mutations déjà effectuées et celles à venir autour du thème : CPGE-Grandes écoles, une synergie pour l’avenir.
Ces rencontres avaient également pour objectif de communiquer sur la réalité vécue par les acteurs de notre filière, en premier lieu les étudiants. Plusieurs articles de presse récents stigmatisent le système des classes préparatoires en véhiculant des clichés et idées reçues qui révèlent une méconnaissance totale de leur fonctionnement. Si ce genre de désinformation ne risque pas de dégrader l’attractivité de notre filière pour les CSP favorisées, pour ceux qui savent en quelque sorte, elle peut en revanche décourager les jeunes de milieu modeste d’oser tenter une CPGE. Je crois qu’il y a là quelque malice ! Tous les bacheliers, quel que soit leur milieu social, ont le droit de candidater dans toutes les formations du supérieur et ce droit ne doit pas rester formel, mais se traduire dans les faits. Seule une information véritable peut assurer l’accès par le seul mérite dans toutes les filières sélectives.
Cent trente personnes ont participé à nos rencontres du 6 novembre : outre les directeurs généraux et/ou directeurs du programme GE de toutes les écoles de management, étaient également présents les responsables de toutes les grandes associations de professeurs de CPGE, de l’APLCPGE (Association des Proviseurs de Lycées à Classes Préparatoires), des concours (BCE, ECRICOME). Le ministère de l’Éducation nationale et de l’enseignement supérieur étaient également représentés de même que plusieurs médias nationaux ou internationaux (The Economist). Des ambassades de pays intéressés par notre système (dont la Chine, l’Espagne, l’Allemagne, l’Algérie) ont envoyé aussi leurs conseillers culturels pour participer à nos rencontres. Des représentants de classe préparatoire à l’étranger (Autriche) ou d’Écoles Préparatoires (Algérie) avaient également effectué le déplacement.
À la fin de cette rencontre, plusieurs idées et propositions avaient germé : proposer des stages en entreprise aux élèves de classe préparatoire entre la 1re et la 2e année en partenariat avec les écoles, leur proposer des séjours d’été en école pour qu’ils y rencontrent des étudiants étrangers en « summer session », créer un « collège des humanités » en développant les enseignements de culture générale en première année d’école prolongeant ainsi le parcours en CPGE.
O. R : Vous réfléchissez depuis quelques années aussi à internationaliser vos classes pour améliorer leur lisibilité. Est-ce vraiment faisable ?
P. H : Il y a une forte demande d’ouverture de CPGE à l’étranger, émanant de différents pays représentés à ces rencontres. Messieurs Laurent Fabius et Emmanuel Macron, que j’ai rencontrés, soutiennent ces projets, mais l’inertie de la haute administration et des frilosités financières freinent leur mise en œuvre.
J’ai rencontré très récemment deux membres du cabinet de notre ministre de l’Éducation nationale de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. Il n’y a pas d’opposition à ces projets, mais le MENESR ne mettra pas un euro dans cette affaire. Je vais très rapidement demander à un groupe de responsables d’écoles et de notre bureau de réfléchir à cette nouvelle donne.
O. R : Depuis cinq ou six ans, on constate un nouveau phénomène dans vos classes : de plus en plus d’étudiants préfèrent redoubler leur deuxième année (« cuber ») plutôt que d’entrer dans une école de management dont le niveau est inférieur à leur ambition. Certaines classes préparatoires – privées et chères – se sont même spécialisées dans ces « classes à cubes ». Qu’en pensez-vous ?

P. H : C’est une évolution qui interpelle aussi bien les classes préparatoires que les grandes écoles. Celles-ci réfléchissent d’ailleurs à la mise en place de moyens pour enrayer ce phénomène. Il est très important pour nous de ne pas créer de discrimination par l’argent. C’est contraire à l’objectif d’ouverture sociale que j’ai déjà évoqué.
O. R : Universités et lycées sont censés avoir signé des conventions de partenariat selon la dernière loi sur l’enseignement supérieur. Où en est-on aujourd’hui ?
P. H : Les négociations se sont plutôt bien déroulées. Elles contribuent à sécuriser le cursus des étudiants par des reconnaissances de parcours en CPGE par l’université. L’enjeu nous semble cependant limité dans la mesure où la quasi-totalité de nos étudiants intègre des écoles, même si cela facilite à partir de la L3 les doubles formations Écoles-Universités. L’important était que les classes préparatoires gardent leur identité et que leurs professeurs conservent intégralement leur statut et leurs services. Malgré quelques ambiguïtés çà et là, c’est plutôt le cas. L’APHEC n’a jamais été hostile au principe de ces conventions.